Après avoir discuté des mythes entourant les inégalités, attardons-nous un peu à ce qu’elles accomplissent en réalité. Croyez-le ou non, les inégalités sont une source de progrès pour la société!
Tout d’abord, commençons par établir que je ne parle pas ici des inégalités résultant de l’interventionnisme étatique (le capitalisme de connivence et « kleptocratique »). Bien des inégalités résultent des largesses de l’État et des privilèges qu’il octroie aux bons amis du pouvoir grâce à sa force coercitive. Donc, je ne parle pas ici des Pierre-Karl Péladeau, du banquier Jamie Dimon, des gros producteurs de sucre américains ou des autres membres de la liste de Forbes qui ont obtenu une bonne part de leur fortune en quémandant l’aide du gouvernement et en mettant son pouvoir à leur service par les subventions, les politiques protectionnistes et la création de monnaie par les banques centrales.
Il existe grosso modo deux manières de gagner sa vie dans le secteur privé : en étant un travailleur salarié ou en étant un entrepreneur. Pour un salarié, le meilleur moyen d’avoir un revenu supérieur à la moyenne est d’acquérir des compétences qui sont en forte demande relativement à l’offre. La perspective d’obtenir un salaire supérieur sert de motivation à l’acquisition des dites compétences. C’est d’abord et avant tout la perspective de faire un salaire élevé qui motive les médecins à faire plus de 10 ans d’études post-secondaires. Si du jour au lendemain, 50% de la population avait la capacité et l’intérêt à obtenir son doctorat en médecine, les salaires de cette profession chuteraient drastiquement (ainsi que les inégalités de revenus), mais c’est loin d’être le cas, il nous faut donc les payer davantage pour les inciter à faire ce sacrifice. À cet égard, il est évident que l’inégalité de revenu entre les médecins et le reste de la population rend un précieux service à la société, puisqu’elle incite des gens à acquérir ces compétences dont nous avons cruellement besoin.
La plupart des gens comprennent bien cette notion lorsqu’il est question d’un salarié, mais ne la saisissent pas bien lorsqu’il est question d’un entrepreneur. Pourtant, c’est essentiellement le même phénomène qui se manifeste, mais de manière un peu plus complexe.
Dans une économie de libre-marché, un entrepreneur peut augmenter ses revenus en faisant des profits. Il réalisera ses profits en produisant un bien/services de manière à ce que les revenus tirés de la vente soient supérieurs aux coûts engendrés dans la production. Pour produire ces biens, l’entrepreneur doit investir ses épargnes, son capital. Ses profits seront donc son rendement sur ce capital investi. Un rendement élevé sur le capital dans une industrie ou pour une entreprise donnée peut avoir trois causes.
Premièrement, cela peut indiquer que la capacité de production de cette industrie est insuffisante par rapport à la demande, ce qui permet aux producteurs d’exiger des prix plus élevés. En ce sens, cette source d’inégalité rend service à la population car elle stimule la production de ce bien de façon à mieux servir la demande; autrement il y aurait pénurie. Par la suite, le rendement de profit élevé sera poussé à la baisse par l’augmentation de l’offre.
Deuxièmement, cela peut indiquer que l’entreprise en question est exceptionnellement bien gérée et a adopté de bons processus de production, ce qui lui a permis de réduire ses coûts et donc d’augmenter ses profits. Encore une fois, cette source d’inégalité bénéficie à la population car cette entreprise pourra éventuellement baisser ses prix pour augmenter ses parts de marché, ce qui permettra aux consommateurs d’économiser et d’augmenter leur niveau de vie. Les prix n’auront d’autre choix que de baisser en fonction des coûts puisqu’éventuellement les concurrents imiteront les pratiques de ce producteur et feront eux aussi baisser leurs coûts. Tôt ou tard, l’un d’eux baissera ses prix pour gagner du volume et tous les autres suivront.
Troisièmement, cela peut indiquer que le bien ou service offert implique une technologie nouvelle qui n’est pas encore maîtrisée par la concurrence, ce qui permet à ce producteur d’exiger un prix très élevé (pensez au premier baladeur de Sony). Il ne fait aucun doute que cette source d’inégalités est bénéfique pour la société car elle encourage l’innovation technologique, qui contribue tant à améliorer notre niveau de vie. Le simple fait que les consommateurs acceptent de payer cette prime pour le produit démontre que celui-ci est fort désirable. Encore une fois, lorsque cette technologie deviendra plus répandue, les prix en viendront à baisser, ce qui réduira les marges de profits.
Ainsi, dans une économie libre, les entrepreneurs et les salariés s’enrichissent en développant de précieuses compétences, en produisant des biens et services désirés par la population, en faisant baisser les coûts de ce que nous consommons et en innovant sans cesse. La motivation principale (mais non la seule) qui incite les gens à poursuivre ces voies est la possibilité de s’enrichir. C’est pourquoi les inégalités sont une source de progrès économique.
Ceci dit, certains gauchistes comprennent bien cette dynamique et ne s’opposent pas à ce que des gens obtiennent des revenus beaucoup plus élevés que la moyenne. Cependant, ils proposent néanmoins de les taxer à des niveaux très élevés pour les redistribuer (François Hollande propose 75% d’impôts pour les plus riches). C’est une grave erreur qui détruira de la richesse pour deux raisons principales.
Premièrement, en réduisant le revenu net (i.e. après impôts), cette taxation réduit l’incitatif qu’ont ces gens à poursuivre ces projets si ardus, à gaspiller les meilleures années de leur vie sur des bancs d’école, à prendre des risque en investissant leurs épargnes dans une nouvelle entreprise prometteuse, à consacrer leur précieux temps à tenter de développer une nouvelle technologie potentiellement révolutionnaire. Conséquemment, ces mesures redistributives mettent du sable dans l’engrenage de la création de richesse.
Par ailleurs, ces gauchistes ne réalisent pas qu’en laissant les profits dans les mains de l’entrepreneur qui sert bien ses consommateurs, on encourage l’efficience économique et une allocation optimale du capital. On laisse le capital à ceux qui savent le mieux l’utiliser et, par conséquent, on maximise la création de richesse. Comment? Les entrepreneurs réinvestissent une bonne partie de leurs profits dans leur entreprise. Si leur industrie manque de capacité de production, ils investissent pour l’augmenter. S’ils découvrent une nouvelle machine qui permet de réduire les coûts, ils investiront pour l’acquérir. Ils iront même jusqu’à investir en R&D pour développer de nouveaux produits plus désirables que ceux qu’ils produisent présentement. Ces investissements bénéficient aux consommateurs, mais aussi aux fournisseurs, aux employés (actuels et/ou futurs) et aux actionnaires. Un emploi créé est une bien plus grande source de richesse qu’un chèque d’aide sociale.
C’est une sorte de cercle vertueux : les entrepreneurs qui réussissent à bien servir la société font des profits, qui leur servent à investir dans leur entreprise de façon à ce que celle-ci serve encore mieux la société d’une façon ou d’une autre. Tout entrepreneur qui failli à cette tâche sera évincé du marché. L’épargne des salariés élevés fait aussi progresser la société, mais de manière indirecte. Cette épargne est investie dans le capital d’autres entreprises, par l’entremise des marchés financiers, et est ainsi utilisée par d’autres entrepreneurs pour perpétuer le cercle vertueux. Les impôts élevés réduisent cette épargne et nuisent donc au cercle vertueux.
Finalement, il ne faut pas oublier que dans une économique libre, les inégalités sont naturellement limitées. Les salaires élevés attirent la main d’œuvre, ce qui contribue éventuellement à faire baisser les salaires. En grossissant, les grandes entreprises deviennent moins flexibles et trop bureaucratiques, alors que les marges de profits attirent les nouveaux concurrents, qui imitent les bonne pratiques du leader de l’industrie tout en étant plus flexibles, plus innovateurs et en ayant moins de coûts bureaucratiques. Cette concurrence fini par faire baisser les rendements de profit et donc à limiter la croissance des inégalités.
En fait, le marché est comme un immense mécanisme de redistribution de richesse. Dans un monde sujet à des changements continuels imprévisibles, la valeur du capital productif varie constamment. Ainsi, les riches d’aujourd’hui ne seront pas les mêmes que ceux de demain, à moins qu’ils ne soient protégés par l’interventionnisme étatique. Comme le disait Schumpeter, les riches sont comme les clients d’un hotel ou les passagers d’un train : il y en a toujours, mais ce ne sont jamais les mêmes. La destruction créatrice, si évidente dans les économies capitalistes, redistribue constamment la richesse dans l’économie. Ainsi, les revenus moyens des américains de 25 ans et plus qui ont soumis un rapport d’impôts en 1996 et qui se situaient dans le plus bas quintile avaient augmenté de 91% en 2005. En revanche, les revenus des individus se situant dans le premier percentile – c’est-à-dire les 1% ayant les revenus les plus élevés – avaient vu leur revenu diminuer de 26% en 2005. D’ailleurs, plus de la moitié de ceux-ci ne figuraient plus dans le 1% en 2005. Une autre étude de l’Université du Michigan a démontré que seulement 5% des individus situés dans le cinquième quintile des revenus en 1975 y était encore en 1991, alors que 29% d’entre eux avaient atteint le premier quintile à cette date. Plus de la moitié des individus du dernier quintile en 1975 avaient été dans le premier quintile pendant au moins une année entre 1975 et 1991. Ainsi, le capitalisme engendre peut-être des inégalités, mais il favorise aussi la mobilité.
Cependant, l’intervention de l’État réduit la concurrence et perpétue les inégalités. Le pouvoir octroyé par l’État aux ordres professionnels leur permet de se conduire comme des cartels. Le protectionnisme enrichit les exportateurs et les producteurs locaux aux dépens de la population. La politique monétaire et le monopole de la monnaie par la banque centrale bénéficient tant aux banquiers. Les entreprises technologiques et pharmaceutiques profitent de la protection des brevets. Notez aussi que les fonctionnaires sont mieux payés que la moyenne, ce qui implique que plus l’État a d’employés, plus il y a d’inégalités. Les employés d’Hydro-Québec et de la SAQ sont nettement mieux payés que leurs confrères du secteur privé.
Il ne faut pas oublier que le capitalisme de marché n’est pas le seul système dans lequel des inégalités peuvent apparaître. La poursuite de l’intérêt personnel fait partie de la nature humaine, peu importe le système économique. Dans une économie corporatiste, les pouvoirs étatiques sont achetés par les grandes entreprises et leurs puissants lobbys, qui les utilisent pour obtenir des privilèges au détriment de la population. Dans les régimes socialistes, ce sont les politiciens, les fonctionnaires et les militaires qui forment la classe dominante et qui s’attribuent des privilèges de manière arbitraire. Au moins, dans un système capitaliste, l’avarice est mise au service de la société et les inégalités émanent de la capacité qu’ont certains individus à bien servir les consommateurs, à innover et à créer de la richesse.
Par ailleurs, le capitalisme de libre-marché est un système basé sur la poursuite de l’intérêt individuel, et non pas un système basé sur l’égoïsme ou l’avarice. L’intérêt personnel de chacun peut évidemment être de nature monétaire, mais pas de façon exclusive. Le bien-être des autres est aussi une source de valeur pour la plupart des individus. C’est pourquoi l’altruïsme et la compassion font parties intégrantes de la nature humaine. Nous sommes une espèce dont la survie est, en partie, basée sur la coopération et le capitalisme est l’expression ultime de cette coopération volontaire. C’est pourquoi l’État-providence, en redistribuant de force la richesse dans la société sous prétexte que les inégalités sont "injustes" ou "inéquitables", détruit peu à peu le tissus social en divisant la société en deux classes antagonistes : ceux qui reçoive la richesse usurpée et ceux qui la produisent. Les premiers considèrent que cela leur est dû, que c’est leur "droit". Les seconds deviennent un vulgaire outil à être utilisé par les bien-pensants à leur guise. Donc non seulement les mesures de redistribution détruisent la richesse, mais en plus elles ruinent l’intégrité des relations humaines.
En conclusion, il faut donc arrêter de considérer les inégalités de revenus comme faisant partie d’un problème à éradiquer. Au contraire, les inégalités émanant d’un libre-marché sont une source de progrès économique. En contrepartie, un gouvernement sain devrait plutôt s’acharner à dénicher et éliminer les sources d’inégalités qui résultent de sa propre intervention. Ce serait un meilleur moyen de favoriser une société plus juste et équitable tout en préservant le dynamisme de l’économie et les moteurs de création de richesse.

D’accord pour votre analyse. Mais pour ceux justement qui n’ont pas forcément la capacité financière ou moral d’effectuer des études supérieurs et logement etc, ou un acquis pour essayer de sen sortir dans un pays hautement statique ? (France par exemple )
Cdlt
Pouvez m’en dire plus sur la mobilité sociale qui semble être totalement morte au USA ?
Merci et bravo pour votre blog très instructif.
@DonDraper
Voir l’article publié la semaine dernière sur les inégalités mondiales.
J’y explique les problèmes du système d’éducation américain.
Merci
Tout à fait d’accord sur le fond de votre article. Cependant j’ai sursauté à un moment !
"Comment? Les entrepreneurs réinvestissent une bonne partie de leurs profits dans leur entreprise. Si leur industrie manque de capacité de production, ils investissent pour l’augmenter. S’ils découvrent une nouvelle machine qui permet de réduire les coûts, ils investiront pour l’acquérir. Ils iront même jusqu’à investir en R&D pour développer de nouveaux produits plus désirables que ceux qu’ils produisent présentement" … j’ai lu récemment un "appel" d’entrepreneurs qui montrait du doigt le vieillissement des outils de production (PME/PMI en France) ; ceux-ci amortis depuis longtemps continuant de tourner etc. le coup de ciseau salaires élevés/outils désuets provoquant un désavantage concurrentiel simple. Bref j’ai un doute sur le fonctionnement du réinvestissement (tel que vous le décrivez) dans cette économie dominée par l’actionnariat et la finance. En même temps je ne suis qu’un simple salarié
et j’aimerai que ça se passe comme vous le décrivez. Merci à vous.
Bonjour Christophe,
Il y avait une excellente entrevue avec Charles Gave sur pourquoi les entreprises gardent le $$$.
Je crois aussi qu’il y a une partie de réglementation déficiente.
La question qui se pose est s’il est légitime de favoriser la course au progrès économique en laissant des gens dans le malheur parce qu’ils sont relativement très pauvres par rapport à la société en général et qu’ils n’ont pas les capacités de s’en sortir par eux-mêmes (même s’il est vrai que certains pauvres : comme des étudiants : ont les capacités de devenir riches). Car l’objectif ultime n’est-il pas de maximiser notre bonheur?
Or, la seule course au progrès est-il la recette du bonheur? N’y a-t-il pas des gens qui sont déjà très heureux ici-maintenant ?: Tellement heureux qu’il serait difficile pour eux de l’être encore plus et ce, malgré le fait qu’ils n’ont pas accès à d’innombrables progrès économiques auxquels auront accès nos descendants?
Comment, dans de telles circonstances, soutenir que le progrès est la seule clef du bonheur?
Plusieurs chercheurs ont conclu que ce qui favorisait le plus le bonheur des gens n’était pas tant d’être riches, mais d’être plus riches que les autres. Ainsi, des gens riches continuent à travailler non pas tant pour pouvoir consommer davantage mais pour s’actualiser et avoir le plaisir de compétitionner et de se maintenir parmi les premiers dans cette lutte aux premières places.
Dans de telles circonstances, effectuer une certaines redistribution de la richesse des riches vers les plus démunis devrait augmenter sensiblement le bonheur moyen, sans trop compromettre les incitatifs favorables aux progrès économiques.
Est-ce que ces transferts de richesses sont légitimes? Une partie des écarts de richesse est due aux écarts d’efforts fournis par les citoyens. Mais une partie des écarts de richesse est due à la chance : La chance d’avoir été plus ou moins comblé par la nature, ou d’être tombé sur un milieu familial et social plus ou moins propice au développement de ces qualités innées dont la nature nous a plus ou moins bien pourvu. En vertu de ce facteur « chance » expliquant une partie des écarts de richesses, il est possible de légitimer le transferts de richesse des mieux nantis (les plus chanceux) vers les moins bien nantis (les moins chanceux).
C’est que beaucoup de gens ont une aversion au risque. C’est pourquoi tant de gens prennent des assurances pour les protéger contre les sinistres dont ils pourraient être victime. En vertu de cette aversion au risque largement partagée dans notre société, on peut présumer que, si, avant leur naissance, avant même de savoir ce qui les attendrait une fois nés (intelligent ou pas, en bonne santé ou pas, dans une bonne famille favorable à son développement ou dans une famille disfonctionnelle, etc.), on avait demandé aux gens de choisir entre se retrouver dans une société sans aucune répartition de la richesse (dans laquelle ils pourraient se retrouver très riches, mais aussi très pauvres, sans possibilité de s’en sortir par eux-mêmes) ou dans une société avec une certaine répartition de la richesse (où ils ne pourraient pas se retrouver aussi riche que dans une société sans aucune répartition de la richesse, mais où ils ne pourraient pas non plus se retrouver aussi pauvre que dans une société sans aucune répartition de la richesse), la plupart des gens auraient choisi la société avec une certaine répartition de la richesse.
Il se peut bien que certaines personnes favorisées par le destin soutiennent qu’elles auraient choisi la société sans transferts de richesse. Cependant, si elles ont contracté certaines assurances pour protéger leur niveau de vie en cas de sinistre, cela indiquerait que ces personnes ne disent pas la vérité et qu’elles cherchent plutôt à se soustraire d’une solidarité qu’elles auraient elles-mêmes soutenue avant d’être favorisées par le destin et ainsi appelées à financer cette solidarité.