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Archive for 17 décembre 2009

“The Silence and the Scorpion, the coup against Chavez and the making of modern Venezuela”, Brian A. Nelson, 293 pages.

Je commence par vous annoncer que la première partie de mon dossier complet sur Hugo Chavez, qui comporte 4 parties, sera publiée demain (vendredi le 18 décembre, 2009).

Comme je l’ai vite constaté en faisant mes recherches sur Chavez, il est très difficile d’obtenir de l’information fiable et impartiale sur le sujet. La propagande et la désinformation véhiculée par les deux camps est prépondérante. Ce livre de Brian Nelson est donc très intéressant à ce niveau puisque l’auteur, un américain qui a étudié au Vénézuela, était jusqu’à tout récemment un supporteur de Chavez. Il voulait d’ailleurs écrire ce livre pour dénoncer les événements survenus en 2002, mais s’est vite rendu compte que sa vison des choses était erronnée. Les interviews qu’il a réussi à obtenir sont stupéfiantes; impliquant les acteurs les plus importants des deux camps. Il s’est notamment entretenu avec les généraux Uson, Rosendo et Vasquez Velasco, ainsi qu’avec Guillermo Garcia Ponce (un chavista radical).

Ainsi, le livre débute par une introduction sur la montée au pouvoir de Chavez, pour ensuite se concentrer sur son sujet principal: les événements entourant le 11 avril 2002. Le premier chapitre décrit la marche anti-Chavez réunissant des centaines de milliers de personnes. L’auteur nous raconte cette histoire comme si c’était un roman d’aventure, en utilisant la perspective de plusieurs manifestants qu’il a interviewés. Ses entretiens avec certains des plus importants généraux de Chavez nous donne aussi la perspective de l’intérieur du gouvernement, ce qui est fascinant. Les autres chapitres, plus courts, traitent de la chute de Chavez, de la nomination de Pedro Carmona comme président, du retour de Chavez et des événements subséquents.

En somme, c’est un excellent ouvrage que je recommande à tous ceux qui veulent en apprendre sur Hugo Chavez tout en étant divertis par une histoire sensationnelle. L’auteur est très bien renseigné, ayant d’excellent contacts, et présente une vision plutôt neutre et fiable des événements. Pour lui, il ne fait aucun doute que le comportement de Chavez à travers ces événements s’est avéré être une grave atteinte aux droits humains et démontrent bien le climat politique nauséabond qui règne présentement au Vénézuela.

Pour ceux qui ne compte pas lire le livre (ou même pour ceux qui le feront), voici un résumé des événements du 11 avril 2002, certainement la journée la plus marquante du règne de Chavez jusqu’à ce jour.

En novembre 2001, Chavez a utilisé le prétexte de la « crise nationale » pour instaurer 49 lois par décret. Ces lois lui donnaient plus de pouvoir et lui permettait de faire un grand pas vers sa révolution. La loi la plus choquante était sans doute celle concernant les terres; lui permettant d’exproprier des terres pour les donner à des pauvres et, éventuellement, à des chavistas en guise de récompense. Cet épisode a engendré la plus grosse grève de l’histoire du pays, paralysant 90% de l’économie.

En mars 2002, Chavez s’attaque à la compagnie pétrolière nationale, PDVSA, qu’il désire contrôler pour mieux financer sa révolution. Il renvoie tous les membres du conseil d’administration pour les remplacer par des chavistas (supporteurs de Chavez). Il renvoie aussi des dizaines d’employés qu’il juge escualidos (opposants à Chavez). La population en a assez et déclenche une grève nationale, qui culmine le 11 avril 2002 par une gigantesque marche. Tous les partis politiques (sauf le MVR) sont présents incluant les socialistes / communistes (Bandera Roja, MAS) et les partis plus à droite (Action Democratica, COPEI, Primero Justicia). Le taux d’approbation de Chavez, qui était auparavant de 80%, est maintenant à 30%.

  1. La marche devait se terminer devant les bureaux de PDVSA, mais les manifestants survoltés décident d’aller protester devant Miraflores, le palais présidentiel.
  2. Sous ordre du Commandement Tactique de la Révolution (Chavez), les membres des Cercles Bolivariens (groupes communautaires parfois armés formés par Chavez) entourent le Miraflores, armés de bâtons, de cocktails Molotov et de pistolets.
  3. Aussitôt arrivés à avenue Baralt, les marcheurs se mettent à recevoir des pierres et des cocktails Molotov de la part des chavistas, décidés à stopper la marche. Entre les deux groupes, la police de Caracas tente de calmer les choses en lançant des gaz lacrymogènes.
  4. Des coups-de-feu se mettent à retentir, atteignant les marcheurs et les journalistes (six journalistes ont été atteint durant l’après-midi). La police s’interpose entre les marcheurs et les chavistas et échange des coups de feu avec ces derniers. Les chavistas tirent sur les policiers et les marcheurs du haut du viaduc Llaguno.
  5. La Garde Nationale de Chavez n’intervient pas initialement, mais bloque les accès au Miraflores, canalisant la marche vers le viaduc Llaguno, où les chavistas armés attendent les marcheurs de pied ferme. Le journaliste Luis Fernandez, juché sur un toit, filme les chavistas en flagrant délit (voir image plus bas) et sera plus tard menacé par les chavistas. Il réussira tout de même à rejoindre sa station pour diffuser la vidéo.
  6. Pendant ce temps, craignant qu’un coup d’État soit réalisé, Chavez demande à l’armée d’utiliser la violence pour neutraliser une marche pourtant pacifique; c’est le plan Avila (qui avait fait tant de civils morts durant la Caracazo de 1989).

Concernant le plan Avila, Chavez craignait, avec raison qu’il y ait de la dissidence dans l’armée parce que des coparticipants du coup de 1992 ont obtenu des grades élevés dans l’armée grâce à Chavez, au détriment d’officiers plus méritants, ce qui a créé des tensions. De plus, l’attitude plus que tolérante de Chavez envers les guérilleros Colombien (FARC) opérant à l’intérieur du territoire Vénézuélien (il est d’ailleurs connu que Chavez utilise les fonds publics pour financer l’entraînement et les opérations du FARC), contribuait au mécontentement des militaires, dont la tache principale consistait jadis à lutter contre ces guérilleros (autrement dit, Chavez encourageait leurs ennemis!). Et comme Simon Bolivar, l’idole de Chavez, l’avait lui-même déclaré : « maudit soit le soldat qui pointe son arme vers son propre peuple », ce qui est devenu une sorte de devise pour les soldats, plusieurs officiers seraient réticents à appliquer le plan Avila, surtout après les événements tragiques de 1989 (Caracazo).

7. Le Général Rosendo refuse donc d’appliquer le plan Avila, qu’il juge inconstitutionnel. Les généraux Vasquez Velasco et Rincon (pourtant un loyal chavista) font de même. Chavez tente de lancer le plan Avila quand même, sans succès.

8. Le président met en onde un message présidentiel pré-enregistré, diffusé sur toutes les chaînes (cadenas). L’objectif principal de ce message est de monopoliser l’espace médiatique pour ne pas que la population puisse constater l’ampleur de la protestation et les mesures répressives utilisées contre elle.

9. Certaines chaînes divisent l’écran en deux et montrent en même temps des images choquantes en direct de la manifestation, qui contredisent le message du président, qui lui mentionne que tout va bien. Le président ordonne de couper le signal par câble des stations de télé, mais ces dernières continuent de diffuser par satellite.

10. Les médecins de l’hôpital Vargas, non loin du Miraflores, notent que plusieurs marcheurs ont été atteints par des balles de calibre 0.308, ne pouvant que provenir des armes de la Garde Nationale du président. Ces projectiles ont atteint l’arrière des jambes des marcheurs dans une trajectoire descendante, ce qui signifie que les marcheurs se sauvaient des tireurs.

11. Durant la soirée, des porte-parole du gouvernement déclarent avoir arrêté des tireurs d’élite affiliés au parti Bandera Roja, question de faire croire que l’opposition était à l’origine de la violence. Cette déclaration ne sera jamais confirmée ni prouvée.

12. Les principaux généraux militaires annoncent qu’ils ne reconnaissent plus Chavez comme le président du pays. Luis Miquilena, le mentor et stratège politique de Chavez, fait de même. Ceux-ci demandent la démission du président.

13. Chavez finit par se rendre aux militaires et est transporté dans une base militaire. En échange de la signature de sa lettre de démission, il serait déporté à Cuba, mais suivant les conseils de son ami Fidel Castro, Chavez refuse de signer.

14. Le CIPCP (l’équivalent du FBI au Vénézuela) découvre d’immenses caches d’armes appartenant aux Cercles Bolivariens, confirmant que ceux-ci étaient armés jusqu’aux dents.

15. Entre-temps, le Dr. Pedro Carmona, à la tête de la Fedecamaras (la fédération des chambres de commerce), est nommé président par intérim. Ce dernier réunit son nouveau cabinet au Miraflores, où il énonce une série de décrets :

Annulation des 49 décrets de Chavez.

Dissolution de l’Assemblée Nationale.

Remplacement de tous les gouverneurs d’états.

Élimination du procureur général, de la cour suprême, du bureau de la protection du citoyen et du conseil des élections nationales.

Révocation de la constitution de 1999 (retour à celle de 1958).

16. Plusieurs jugent que le gouvernement par intérim a été trop loin, jugeant les décrets anti-démocratiques; Carmona perd le soutien des généraux militaires, de Carlos Ortega, le chef du syndicat CTV, ainsi que de 19 présidents de pays latino-américains qui ne le reconnaisse pas comme président du Vénézuela.

17. Par la suite, la garde nationale (constituée essentiellement de chavistas) reprit le contrôle de Miraflores et Chavez fit un retour triomphal en hélicoptère.

18. À partir du lendemain, Chavez fait nettoyer les lieux (et disparaître les preuves) en 5 jours. Il tente par tous les moyens de bloquer toute enquête sur les événements (par exemple, il renvoie des policiers trop perspicaces à son goût). Il tente de rallier le plus de gens possible de son côté en offrant une généreuse compensation à ceux qui disent avoir été blessé en combattant pour le gouvernement durant les événements (argent, travail au gouvernement, bourses d’étude, etc), et en offrant rien aux blessés de l’opposition. Beaucoup de gens décident alors de changer de camps pour bénéficier de ces avantages, même s’ils n’ont même pas été blessés lors des événements en question. Le gouvernement tente de faire croire (sans succès) que la plupart des blessés de l’opposition ont été atteints par des tirs-amis de leurs compatriotes. Rien ne prouve cette affirmation, ni que les marcheurs aient été armés.

 19. Chavez discrédite le reportage de Luis Fernandez en mentionnant qu’il s’agit d’un trucage hollywoodien. Le journaliste a par la suite été constamment harcelé par la DISIP (police politique) qui l’a menacé de mort et l’a forcé à s’exiler. Le documentaire irlandais « The Revolution will not be televised » a aussi tenté de discréditer la vidéo, mais ce documentaire a été qualifié de mensonger par The Economist et son incohérence a été clairement démontrée dans le documentaire « X-ray of a lie ». Fernandez a tout de même remporté le prestigieux Prix du Roi d’Espagne pour le Journalisme pour son périlleux reportage. Les tireurs identifiés dans la vidéo ont été félicités par Chavez et innocenté par le tribunal, qui a établi qu’il s’agissait de légitime défense (bien que les marcheurs n’aient pas été armés).

20. Le bouc-émissaire dans cette affaire a été la police métropolitaine de Caracas. Huit policiers et trois commissaires ont été arrêtés presque au hasard et emprisonnés pour trahison, sans procès. Chavez a tenté de démontrer que la police tentait de repousser les chavistas pour que la marche puisse avancer vers Miraflores, ce qui est faux puisque la police n’a tenté que de séparer les deux groupes. La vérité est que Chavez voulait affaiblir la police, qui est la seule force armée indépendante qui aurait pu le menacer. Il leur a par la suite retiré tous leur armement, sauf leur petit pistolet de calibre 0.38, de façon à réduire cette menace. Il a politisé la police en nommant des chavistas aux postes clés et l’a ensuite mise sous la juridiction du ministre fédéral de la justice pour qu’elle soit sous son contrôle.

 21. Ressentant la menace de Chavez, tous les témoins qui ont comparus à la commission d’enquête subséquente n’ont pratiquement rien dit. Le seul à avoir dit la vérité fut le Général Rosendo, qui a par la suite été renvoyé de l’armée et poursuivi par la DISIP. Il est aujourd’hui en exil.

 22. Finalement, Chavez a fait de Carmona la figure de proue du coup, qu’il a décrit comme une tentative des hommes d’affaires de s’approprier la richesse pétrolière du pays (même si les hommes d’affaires ne représentaient qu’une petite portion de l’opposition). Chavez a utilisé ces événements comme prétexte pour mieux asseoir sa main-mise sur le pays. Il a notamment pris le contrôle de la Cour Suprême, faisant passer le nombre de juges de 20 à 32 (les 12 juges ajoutés sont des chavistas), ce qui a été dénoncé par l’organisme Human Rights Watch.

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