Cet article fait suite à une série d’articles que j’ai récemment publiés, lesquels sont :
Les Grands Mythes Économiques : Mythe #5.
Les inégalités de richesse : une source de progrès!
Les inégalités mondiales sont en baisse!
Lorsqu’on mentionne à un gauchiste que ce qui compte n’est pas le niveau d’inégalité des revenus, mais plutôt la mobilité sociale, c’est-à-dire la possibilité pour les enfants issus de familles à revenus modestes d’améliorer leur sort par rapport à leur parents, on nous répond que ce n’est que deux faces d’un même problèmes car les inégalités engendrent l’immobilité intergénérationnelle. Donc en adoptant des politiques visant à combattre les inégalités de revenus, comme l’impôt progressif, des niveaux élevés de redistribution et l’éducation gratuite pour tous, on favorisait automatiquement la mobilité sociale. On nous pointe alors un graphique de la grande courbe de Gatsby telle une preuve irréfutable de cette théorie.
La grande courbe de Gatsby est un concept qui illustre le lien entre le niveau d’inégalité d’un pays et son niveau d’immobilité intergénérationnelle. En résumé, plus vous vous trouvez dans un pays où les inégalités sont élevées, plus il est probable que vos revenus soient similaires à ceux de vos parents. La conclusion serait donc qu’en combattant les inégalités de revenus, on favorise la mobilité sociale intergénérationnelle.


Les données sur la mobilité intergénérationnelle sont très limitées, mais ce que plusieurs études démontrent est que les États-Unis, le Royaume-Uni et la France offrent une faible mobilité, alors que les pays Nordiques (Scandinavie) présentent une meilleure mobilité.

Lorsqu’on décompose les chiffres de mobilité des Américains et Britanniques et qu’on les compare à ceux des pays Nordiques, on constate que l’écart de mobilité est le plus grand pour le premier quintile de revenu. Autrement dit, le problème est que les Américains les plus riches restent riches de génération en génération, alors que les Américains les plus pauvres ont une mobilité similaire à celle des pays Nordiques. Dans ce cas, est-ce que l’immobilité sociale relative des États-Unis est vraiment un problème, dans la mesure où les pauvres ont autant de chances qu’ailleurs d’améliorer leur sort par rapport à leurs parents? J’aurais tendance à répondre non.

Les États-Unis ont le plus grand nombre d’années d’éducation de tous les pays du monde. Le Royaume-Uni quant à lui n’est pas très loin derrière la Finlande, qui est considérée comme ayant un excellent système d’éducation. Le problème n’est donc pas là : les Américains sont en moyenne des gens éduqués. Le problème est plutôt que l’accès aux diplôme plus « prestigieux » et plus rémunérateurs est restreint (j’y reviendrai).

Une chose que l’on observe à travers le monde est une forte corrélation entre le niveau d’éducation des gens et celui de leurs parents. Cette corrélation varie d’un pays à l’autre, mais elle est contenue dans une bande se situant entre 30% et 50%. On remarque que cette statistique est particulièrement élevée aux États-Unis, mais pas au Royaume-Uni.

Cette mesure confirme qu’aux États-Unis, la situation socio-économique des parents explique une part relativement grande de la performance des enfants à l’école. C’est aussi le cas en France et au Royaume-Uni. Le PISA est un test académique international qui permet de comparer la performance des systèmes d’éducation. Ce graphique montre que plus le statut socio-économique des parents est favorable, plus le score PISA sera élevé, mais dans un ordre de grandeur différent selon le pays.

Ce que l’on remarque aussi est que cette persistence du niveau d’éducation des parents s’observe même en bas âge. Les jeunes enfants de parents ayant un niveau élevé d’éducation ont de bien meilleures aptitudes que les enfants provenants de parents moins bien éduqués. Une bonne part de la performance de ces enfants est donc innée et culturelle, c’est-à-dire que les parents les encouragent à lire et à développer leur intellect tout en valorisant l’apprentissage. Encore une fois, cet écart est particulièrement élevé aux États-Unis, ainsi qu’au Royaume-Uni.

À l’adolesence, les enfants provenants de parents plus éduqés font réussissent mieux que les autres et cet écart est très grand en Allemagne, aux Etats-Unis et au Royaume-Uni.

À ce point-ci, il y a deux questions auxquelles il faudrait tenter de répondre : 1) pourquoi est-ce qu’aux États-Unis les riches demeurent riches de génération en génération et 2) pourquoi est-ce qu’aux États-Unis la corrélation entre la réussite scolaire des parents et celle de leurs enfants est plus élevée qu’ailleurs.
En ce qui a trait à la seconde question, certaines études ont démontré que la maternelle et la pré-maternelle peuvent aider à améliorer la mobilité. Selon une étude de l’OCDE, les États-Unis seraient significativement en bas de la moyenne pour les enfants de 3 à 5 ans, mais il en est de même pour le Canada, alors que la France et le Royaume-Uni sont bien en haut de la moyenne. L’élément découvert par les recherches et qui serait possiblement aussi important est la séparation des étudiants en cohortes selon le talent. Les études démontrent que cette pratique nuit grandement à la mobilité, mais elle n’est pas davantage prévalente aux États-Unis, au contraire. Quant à la progressivité des taxes et impôts, les Etats-Unis sont un pays ayant un système fiscal très progressif (faible utilisation des taxes de vente et taxes d’ascise, voir ceci). Le niveau de redistribution des États-Unis est le plus faible de l’OCDE, mais cette variable n’est pas corrélée avec la mobilité sociale. La dernière explication valable serait que la différence de qualité entre les écoles de milieux défavorisés et celles auquelles les riches ont accès est plus grande aux États-Unis qu’ailleurs, mais cela est difficile à mesurer.


Quant à la première question énoncée précédemment, les enfants d’Américains ayant les revenus les plus élevés en viennent aussi à obtenir des revenus élevés parce qu’ils ont la chance de fréquenter les mêmes universités élitistes, très sélectives, très coûteuses et très subventionnées, qui mènent aux revenus les plus élevés par la suite (voir ceci). Ainsi, l’intervention du gouvernement Américain dans l’éducation fait augmenter les frais de scolarité et favorise une forme d’élitisme qui nuit à la mobilité sociale et accentue les inégalités. Et ces frais de scolarité élevés ne servent pas à améliorer l’enseignement, mais plutôt à construire des murs d’escalades, des installations hors-campus dans d’autres pays et, bien sûr, à gonfler la bureaucratie (voir le graphique ci-bas).
La dernière variable à laquelle je me suis attardé est la prime salariale à l’éducation. Les États-Unis et le Royaume-Uni sont des pays où la prime à l’éducation est très élevée. On pourrait croire qu’il y a une corrélation entre la prime à l’éducation et la mobilité car dans un pays où cette prime salariale est élevée, les parents plus éduqués auront un salaire relativement plus élevé, ce qui les place en situation où ils pourraient davantage soutenir leurs enfants, ce qui améliorerait leurs chances de réussite. Les enfants de parents mieux nantis sont mieux nourris, mieux logés, ont accès à un ordinateur et à l’internet à la maison, ainsi qu’à plus de livres, et peuvent fréquenter des établissements pré-scolaires et scolaires de meilleure qualité, en bénéficiant potentiellement de l’aide d’un professionnel. Cependant, la corrélation de cette variable avec la mobilité sociale est plutôt faible.

Conclusion
Il est faux de prétendre que l’immobilité intergénérationnelle des États-Unis et du Royaume-Uni, ainsi que des autres pays moins redistributifs où les inégalités de revenus ont tendance à être plus élevées, font en sorte que les pauvres y sont condamnés à rester pauvre comparativement aux pays Nordiques. La mobilité sociale des plus bas quintiles de revenus n’y est pas différente. Pour améliorer leur score de mobilité, les Américains devraient faire en sorte que les enfants de riches fassent moins bien que leurs parents, ce qui ne serait pas très productif!
En revanche, les États-Unis auraient grandement besoin d’une réforme de leur système d’éducation de façon à en diminuer les coûts et à faciliter l’accessibilité. La promotion de la pré-maternelle à 3 et 4 ans serait aussi une bonne chose pour la mobilité.
Ceci dit, en adoptant des politiques qui détruisent la richesse dans le but de combattre les inégalités de revenu et d’améliorer la mobilité sociale, les gouvernements se retrouveraient à appauvrir leur nation, ce qui serait une mauvaise chose pour les riches, mais aussi pour les pauvres.
Je termine avec cette citation provenant de la revue de littérature la plus complète sur le sujet, produite par l’OCDE :
“The sheer amount of schooling resources and inputs is found to be only weakly associated with student performance. For instance, cross-country evidence suggests that increases in spending on secondary education or in other measureable school inputs (e.g. reductions in class size) do not yield large benefits in terms of reducing the influence of socio-economic background on students’ performance in secondary education. By contrast, the ability to prioritise and allocate resources efficiently, as measured for instance by new OECD indicators (Sutherland and Price, 2007) capturing the degree of decentralisation and the existence of mechanisms matching resources to specific needs, are associated with a lower influence of parents’ socio-economic background on student achievement in secondary education.”
http://www.oecd.org/eco/publicfinanceandfiscalpolicy/45002641.pdf
http://www.pewstates.org/uploadedFiles/PCS_Assets/2011/CRITA_FINAL(1).pdf
http://minarchiste.wordpress.com/2012/11/07/les-inegalites-mondiales-sont-en-baisse/

"Great Gatsby Curve" se traduirait plutôt, il me semble, par "Courbe de Gatsby le Magnifique", vu qu’elle a été nommée ainsi en référence au personnage de F.Scott Fitzgerald.
@Laurent
haha! Merci de la précision, je ne le savais pas.
Je vais le laisser comme ça dans le billet, ça fera sourire ceux qui le savent!
Ça fait longtemps que vous suivez le blogue?
A reblogué ceci sur le blog a lupus…un regard hagard sur l'écocomics et ses finances…..
Merci pour cet article.
Je commence à croire que nos amis de goche, en voyant qu’il y a une plus grande proportion de gros faisant régimes, en arrivent à conclure que les régimes font grossir.
Dire que c’est l’interventionnisme du gouvernement des Etats-Unis qui fait gonfler le coût de la scolarité et donc privilégie les riches est sacrément osé. Merci j’aime être abasourdi de temps en temps. En France le coût de la scolarité est de 30k€ / an non ?
@Marc
Je ne suis pas sûr de comprendre votre commentaire?
Pourriez-vous m’expliquer un peu mieux où vous voulez en venir?
"Ainsi, l’intervention du gouvernement Américain dans l’éducation fait augmenter les frais de scolarité et favorise une forme d’élitisme qui nuit à la mobilité sociale et accentue les inégalités."
Il y a matière à détailler un peu la corrélation subvention / coût de scolarité…
@Marc
Ce graphique est un bon début:
http://blogs-images.forbes.com/ccap/files/2011/04/Student-Subsidies-vs-Tuition1.png